Jean-Paul Gaillard

in revue Perspectives psychiatriques vol. 46 n°4, oct-déc. 2007

Résumé : Schizophrénie : la question de la règle du jeu social. dans un précédent travail l'auteur avait décrit un mode majeur de construction de la schizophrénie, description largement fondée sur une mise en perspective de ce que montre la clinique, avec les travaux de G. Bateson et coll. Sur le double bind et ceux de Rund, Singer et Wynne sur la communication deviance et sur les exprimed emotions ; ce mode majeur d'entrée dans la psychose implique un long apprentissage lié à un mode très particulier de communication familiale. Il propose ici la description d'une seconde modalité de construction de la schizophrénie. Cette seconde modalité d'entrée dans la schizophrénie ne semble pas mettre en jeu les mêmes processus : elle relèverait plutôt d'une incapacité individuelle à apprendre la règle du jeu social. Ces remarques ouvrent à des stratégies psychothérapeutiques différentes.

Mots clés : schizophrénie - stratégies psychothérapeutiques - règle du jeu social - apprentissage - catégorisation.

Sumary : Schizophrenia : the question of the rule of the social game. in a previous article the author
had described a major mode of construction of schizophrenia, description largely founded on a setting in prospect for what the private clinic shows, with work of G. Bateson and coll. On the double bind and those of Rund, Singer and Wynne on the communication deviance and the exprimed emotions; this major mode of entry in the psychosis implies a long training related to a very particular mode of family communication. The author hypothesized that beside the double bind communication, there is another type of dysfunctional family communication in early schizophrenia, called "the impairement to learn the rules of social game". These remarks open with different psychotherapeutic strategies.

Key words : schizophrenia - psychotherapeutic strategies - rule of social game - training - categorization.

La règle du jeu social ?

(...) Au fil du temps, cependant, certaines familles demandant une thérapie systémique pour des troubles de type schizophrénique montrés par un des enfants jeune adulte nous ont conduit à remarquer la prégnance de processus peut-être différents (de ceux décrits dans l'article précédent). Il nous apparaissait que, dans ces familles, le double lien n'était pas l'organisateur de la dérive schizophrénique ; il s'est progressivement imposé à nous qu'un autre organisateur y était à l'œuvre : nous l'appelons la règle du jeu social.

La règle du jeu social est un phénomène dont il est le plus généralement inutile de parler car nous la possédons tous dès notre plus jeune âge. Jean-Pierre Dupuy l'a bien décrite en terme de common knowledge (Dupuy 1989), Francisco Varela en terme de know how (Varela 1998), Daniel Stern et Elisabeth Fivaz (1989 ; 2005) en terme d'accordage ; comme Serge Lebovici (1983 ; 1991), ils en ont étudié la mise en oeuvre en termes d'interactions précoces. Ce jeu de micro-régulations, que nous pratiquons seconde après seconde depuis notre plus jeune âge, est celui de la communication. « La communication, précise Varela, n'est pas « à propos » de quelque chose, mais elle « est » par elle-même ; le jeu est l'interaction, et on peut tout aussi bien dire ceci de la perception que du comportement. » (Varela 1998). De fait, ces micro-régulations qui s'entremêlent dans une spirale faite d'un jeu incessant de feedback entre les protagonistes, sont d'abord des actes sensori-moteurs entrecroisés dont émergent des espaces d'accordages. De son côté Erwin Goffman a, dans ses travaux (1972, 1973), bien décrit la danse interactionnelle concrète de la règle du jeu social et les systémiciens, après Bateson (Bateson et coll. 1956), observent et utilisent cette danse interactionnelle qu'ils décrivent en termes de langage analogique.

(...) Il nous semble donc possible d'en proposer la définition suivante : la règle du jeu social est une construction sensori-motrice et langagière collective qui permet aux membres d'une même société ou d'un même groupe social d'interagir (presque) sans heurt. Elle résume une partie non négligeable de l'Ethos d'une société en ce qu'elle prescrit les modes d'interaction les plus courants, les modes d'expression des émotions et même les modes de perception pour les membres d'une même société (Bateson 1958-1977 / Gaillard 2008). Toutes les sociétés, humaines et animales, génèrent une règle du jeu social, sous des formes à chaque fois différentes.

(...) C'est ainsi, à travers des espaces de coordination d'actions se complexifiant progressivement mais toujours culturellement étiquetés, que nous co-produisons un savoir comment fonctionner ensemble qui ne nécessite aucun niveau de réflexion : simplement nous « savons danser » avec les êtres avec lesquels nous sommes assez régulièrement couplés. Sans jamais avoir à réfléchir, nous savons (know how) adapter nos modes de communication à chaque espace communicationnel particulier: nous ne nous adressons pas à notre boulanger comme nous nous adressons à notre notaire ou encore à un ami. Il s'agit donc de séquences socialement étiquetées et donc attendues de part et d'autre.

La règle du jeu social est donc une construction collective fort précoce sous sa forme sensori-motrice : les enfants y montrent très tôt de réelles compétences, en famille, puis à l'école maternelle et au cours primaire : quelques heures, quelques jours d'un couplage régulier dans la cour de l'école suffisent à ce qu'émerge entre eux un savoir comment se comporter les uns avec les autres. (Montagner 1988)

Certains enfants, cependant, montrent tout aussi précocement des dispositions inverses. Ils semblent ne rien comprendre à la règle du jeu social, ils ne savent pas danser avec leurs semblables, se montrent le plus souvent fort mal orientés dans l'espace et semblent ne pas pouvoir apprendre malgré les multiples déconvenues qu'ils subissent. Au contraire même, ces déconvenues accumulées les conduisent à un sentiment de solitude et d'étrangeté
J'ai proposé à mes jeunes visiteurs et avec leur accord amusé (tant les 8-11 ans que les 20-30 ans) de les nommer « alien » , en référence à la signification du terme : a-lien, sans lien, étranger à l'autre et étranger à soi-même dont est tirée la terminologie psychiatrique classique « aliéné, aliénation ».

Sites de recherche et réflexion systémique à consulter régulièrement :

IS3G

L’Institut Systémique 3ième Génération s’est donné pour tâche de former les thérapeutes du 21ième siècle, capables d’aborder les changements radicaux d’ores et déjà visibles dans les fonctionnements familiaux, institutionnels et individuels, liés à la mutation sociétale en cours. L’IS3G offre une formation longue à qui souhaite acquérir une formation complète de thérapeute systémicien. Il est basé à Strasbourg, mais intervient dans toutes les villes rassemblant un groupe de postulants de dix personnes au moins.
les journées d'étude et les formations, sur : www.frieh-bungert.fr

MCX-APC

Le réseau « Intelligence de la Complexité » est soutenu et organisé par deux associations-sœurs : l’Association Européenne pour la Modélisation de la Complexité (MCX) et l’Association pour la Pensée Complexe (APC), toutes deux présidées par deux complices de toujours : le Pr. Jean-Louis LE MOIGNE pour la première et le Pr. Edgar MORIN pour la seconde, deux références mondialement incontestées dans les registres de la pensée complexe.
Le site web MCX est une véritable mine d’or en matière de références bibliographiques. En outre, MCX-APC organise chaque année un Grand Débat réunissant les chercheurs les plus innovants en la matière : vous disposez dans ce site d’un échantillon vidéo de ces Grands Débats (MCX GRAND DEBAT 2006).

IDRES

L’IDRES, créé et animé par Jacques BEAUJEAN, est un site dédié aux praticiens de la systémique, thérapeutes, mais aussi tous les travailleurs sociaux concernés par cette approche. Sa particularité et son extrême richesse tient à ce qu’il offre une énorme quantité d’articles in extenso et qu’il est un site wiki totalement interactif. A visiter régulièrement, donc. L’IDRES, basée à Liège (Belgique), est aussi un institut de formation à l’adresse de qui souhaite acquérir une formation complète de thérapeute systémicien.

SICS

La Société Internationale des Conseillers de Synthèse, crée et animée par Armand BRAUN, offre un site de prospective et de réflexion économico-sociétale de grande valeur. Le site SICS dispose d’une riche bibliothèque, à consulter régulièrement.

 

Projet d'établissement 2002 du CNRS français :

"S'attacher à la complexité (…) c'est reconnaître que la modélisation se construit comme un point de vue pris sur le réel, à partir duquel un travail de mise en ordre, partiel et Ccntinuellement remaniable, peut être mis en œuvre"