Jean-Paul Gaillard

in revue Perspectives psychiatriques vol. 46 n°4, oct-déc. 2007

Résumé : Schizophrénie : la question de la règle du jeu social. dans un précédent travail l’auteur avait décrit un mode majeur de construction de la schizophrénie, description largement fondée sur une mise en perspective de ce que montre la clinique, avec les travaux de G. Bateson et coll. Sur le double bind et ceux de Rund, Singer et Wynne sur la communication deviance et sur les exprimed emotions ; ce mode majeur d’entrée dans la psychose implique un long apprentissage lié à un mode très particulier de communication familiale. Il propose ici la description d’une seconde modalité de construction de la schizophrénie. Cette seconde modalité d’entrée dans la schizophrénie ne semble pas mettre en jeu les mêmes processus : elle relèverait plutôt d’une incapacité individuelle à apprendre la règle du jeu social. Ces remarques ouvrent à des stratégies psychothérapeutiques différentes.

Mots clés : schizophrénie – stratégies psychothérapeutiques – règle du jeu social – apprentissage – catégorisation.

Sumary : Schizophrenia : the question of the rule of the social game. in a previous article the author

had described a major mode of construction of schizophrenia, description largely founded on a setting in prospect for what the private clinic shows, with work of G. Bateson and coll. On the double bind and those of Rund, Singer and Wynne on the communication deviance and the exprimed emotions; this major mode of entry in the psychosis implies a long training related to a very particular mode of family communication. The author hypothesized that beside the double bind communication, there is another type of dysfunctional family communication in early schizophrenia, called “the impairement to learn the rules of social game”. These remarks open with different psychotherapeutic strategies.

Key words : schizophrenia - psychotherapeutic strategies - rule of social game - training - categorization.

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Schizophrénie : la question de la règle du jeu social.

Dans une recherche précédente (Gaillard 2003), nous avions proposé de renouer avec ce que les connaissances actuelles sur le processus schizophrénique ont de mieux validé, à savoir le taux de communication deviances et le mode particulier d’exprimed emotions, dont l’évaluation quantitative permet d’affirmer en aveugle avec un taux de réussite chiffré à 80 %, qu’un membre de cette famille montre des comportements schizophréniques. Nous avions mis en évidence le lien étroit entre ces études quantitatives et les travaux de Gregory Bateson et all. (Bateson 1956) sur les processus d’apprentissage schizophréniques : à l’évidence, ces études quantitatives (Singer et Wynne 1963, 1965, Rund 1995) venaient valider le modèle clinique batesonien, du double lien comme organisateur princeps de la schizophrénie.

Dans les années 80, l’équipe de Mara selvini-Palazzoli et quelques autres thérapeutes de famille, dont nous-même, avaient obtenu des succès appréciables dans leur travail avec des familles à transaction schizophrénique, en s’appuyant sur des stratégies paradoxales : disparition des délires et des comportements schizophréniques, sortie de crise pour les familles. Avec le recul des années, nous avions dû constater que ces résultats magistralement obtenus en dix séances n’étaient que des embellies, deux à trois années plus tard la symptomatologie était de nouveau présente. Le modèle n’était probablement pas mauvais, mais s’en tenir à dix séances était parfaitement présomptueux, face à la nécessité de travailler sur des processus d’apprentissages installés le plus généralement depuis vingt ans et plus. Il fallait donc construire une suite à ces thérapies éclair, qui permette de consolider les changements obtenus et en obtenir d’autres, en particulier en terme de modes d’interaction et d’expression des émotions au sein de la famille. Notre pratique avec ces familles semble montrer que trois années de thérapie constituent un minimum, pour obtenir quelques résultats durables.

La règle du jeu social.

Au fil du temps, cependant, certaines familles demandant une thérapie systémique pour des troubles de type schizophrénique montrés par un des enfants jeune adulte nous ont conduit à remarquer la prégnance de processus peut-être différents. Il nous apparaissait que, dans ces familles, le double lien n’était pas l’organisateur de la dérive schizophrénique ; il s’est progressivement imposé à nous qu’un autre organisateur y était à l’œuvre : nous l’appelons la règle du jeu social.

La règle du jeu social est un phénomène dont il est le plus généralement inutile de parler car nous la possédons tous dès notre plus jeune âge. Jean-Pierre Dupuy l’a bien décrite en terme de common knowledge (Dupuy 1989), Francisco Varela en terme de know how (Varela 1998), Daniel Stern et Elisabeth Fivaz (1989 ; 2005) en terme d’accordage ; comme Serge Lebovici (1983 ; 1991), ils en ont étudié la mise en oeuvre en termes d’interactions précoces. Ce jeu de micro-régulations, que nous pratiquons seconde après seconde depuis notre plus jeune âge, est celui de la communication. « La communication, précise Varela, n’est pas « à propos » de quelque chose, mais elle « est » par elle-même ; le jeu est l’interaction, et on peut tout aussi bien dire ceci de la perception que du comportement. » (Varela 1998). De fait, ces micro-régulations qui s’entremêlent dans une spirale faite d’un jeu incessant de feedback entre les protagonistes, sont d’abord des actes sensori-moteurs entrecroisés dont émergent des espaces d’accordages. De son côté Erwin Goffman a, dans ses travaux (1972, 1973), bien décrit la danse interactionnelle concrète de la règle du jeu social et les systémiciens, après Bateson (Bateson et coll. 1956), observent et utilisent cette danse interactionnelle qu’ils décrivent en termes de langage analogique.

Il nous semble donc possible d’en proposer la définition suivante : la règle du jeu social est une construction sensori-motrice et langagière collective qui permet aux membres d’une même société ou d’un même groupe social d’interagir (presque) sans heurt. Elle résume une partie non négligeable de l’Ethos d’une société en ce qu’elle prescrit les modes d’interaction les plus courants, les modes d’expression des émotions et même les modes de perception pour les membres d’une même société (Bateson 1958-1977 / Gaillard 2008). Toutes les sociétés, humaines et animales, génèrent une règle du jeu social, sous des formes à chaque fois différentes.

C’est ainsi, à travers des espaces de coordination d'actions se complexifiant progressivement mais toujours culturellement étiquetés, que nous co-produisons un savoir comment fonctionner ensemble qui ne nécessite aucun niveau de réflexion : simplement nous « savons danser » avec les êtres avec lesquels nous sommes assez régulièrement couplés. Sans jamais avoir à réfléchir, nous savons (know how) adapter nos modes de communication à chaque espace communicationnel particulier: nous ne nous adressons pas à notre boulanger comme nous nous adressons à notre notaire ou encore à un ami. Il s’agit donc de séquences socialement étiquetées et donc attendues de part et d’autre. 

Ce constat conduit à ceci que des concepts comme réflexivité, intentionnalité et planification de l’action, non seulement ne sont d’aucune nécessité à ce niveau de description de la règle du jeu social, mais ils en obscurcissent singulièrement la compréhension : ce niveau du fonctionnement, que les humains partagent avec les autres animaux sociaux, ne les requiert en aucune façon. Une théorie de l’esprit est totalement superflue à ce niveau où le langage digital (verbal), lorsqu’il y apparaît, soit obéit à la syntaxique animale (un son = un signal = une seule signification (Maturana & Varela 1994), soit se découple du jeu comportemental de telle façon que les commentaires qu’il en produit se montrent beaucoup plus obscurcissants qu’éclairants (Maturana & Varela 1994, Gaillard 1998).

Ces concepts réfèrent, nous semble-t-il, à un autre niveau du fonctionnement humain, propre à l’espèce humaine celui-là, défini par Varela en terme de know what : le « savoir quoi » ; il s’agit de l’univers de la narration, de la réflexion et du « pourquoi ? » où l’action sensori-motrice se métaphorise en un univers langagier, le monde du langage narratif conjugué à la première personne, co-émergent d’une théorie de l’esprit.

La règle du jeu social est donc une construction collective fort précoce sous sa forme sensori-motrice : les enfants y montrent très tôt de réelles compétences, en famille, puis à l’école maternelle et au cours primaire : quelques heures, quelques jours d’un couplage régulier dans la cour de l’école suffisent à ce qu’émerge entre eux un savoir comment se comporter les uns avec les autres. (Montagner 1988) 

Certains enfants, cependant, montrent tout aussi précocement des dispositions inverses. Ils semblent ne rien comprendre à la règle du jeu social, ils ne savent pas danser avec leurs semblables, se montrent le plus souvent fort mal orientés dans l’espace et semblent ne pas pouvoir apprendre malgré les multiples déconvenues qu’ils subissent. Au contraire même, ces déconvenues accumulées les conduisent à un sentiment de solitude et d’étrangeté. Boucs émissaires tout désignés, ils montrent assez rapidement une certaine aversion pour l’école et les jeux collectifs, ils se plaignent auprès de leurs parents et demandent leur secours avec une telle constance et sur un fond de désarroi et de souffrance morale tels, que s’organise rapidement autour d’eux un cordon sanitaire qui les protège de la dangerosité de la règle commune en les en excluant plus encore.

J’ai proposé à mes jeunes visiteurs et avec leur accord amusé (tant les 8-11 ans que les 20-30 ans) de les nommer « alien »[1], en référence à la signification du terme : a-lien, sans lien, étranger à l’autre et étranger à soi-même dont est tirée la terminologie psychiatrique classique « aliéné, aliénation »[2].

Une deuxième porte ?

Nous rencontrons les plus en difficulté d’entre ces jeunes gens dans notre consultation familiale, privée ou hospitalière, les uns entre 8 ou 11 ans[3], les autres entre 20 et 30 ans.

Les 20-30 ans qui nous arrivent en famille montrent des symptômes qu’en psychiatrie classique on décrirait en termes de dissociation, de centralité (Grivois 2001), de persécution ou de délire plus ou moins systématisé, plus ou moins à bas bruit. Ils ont tous été diagnostiqué schizophrènes type 1. Ceux que nous rencontrons dans notre consultation privée sont titulaires d’un diplôme de haut niveau (bac + 3 à + 8) et campent néanmoins opiniâtrement dans le logis familial en y développant des exigences propres à mettre n’importe quelle famille en crise. En fait, ils s’acharnent à tenter d’imposer aux membres de la famille, parents en premier lieu, mais aussi fratrie et grands-parents, des modes de fonctionnements qui rendraient ces derniers à la fois parfaitement prévisibles et totalement dévolus à la satisfaction de leurs besoins « aliens ».

Une anamnèse suffisamment longitudinale fait systématiquement apparaître cette précoce incompréhension de la règle du jeu social et cette tout aussi précoce désorientation spatiale, dont les parents témoignent de ce que, non seulement ils les ont très tôt remarquées, mais aussi que, dès cette époque, elles ont généré chez ces enfants une véritable souffrance sociale et une peur quasi-permanente du monde extérieur.

A la maison, ils s’illustrent dès l’enfance par des comportements inusités, originaux, auxquels les parents cèdent (leur glace doit passer quelques secondes au four, ils posent à leur entourage des questions si incongrues que les adultes, au regard du bon niveau d’intelligence générale de ces enfants, préfèrent ranger dans la classe « humour au quatrième degré » plutôt que d’en admettre la totale inadéquation ; leurs essais de mélanges culinaires dépassent très largement en originalité le traditionnel camembert-Banania des adolescents, ils ne peuvent dormir que grâce à des rituels impliquant l’un ou l’autre des parents, etc. Leur réussite scolaire brillante les protège peu à peu du regard incompréhensif et très souvent hostile des enseignants, et tient à distance les autres élèves. A la maison, leurs signaux incessants de désarroi et de peur du monde extérieur conduisent progressivement parents, grand-parents et fratrie à se mobiliser dans une surenchère de protection. La barrière protectrice, en s’imperméabilisant, mute en forteresse suraliénisante.

A l’appui de notre hypothèse « règle du jeu social », une étude finlandaise (Cannona, Murray et coll. 1997) portant sur un grand nombre de sujets à partir de l’hypothèse selon laquelle les futurs schizophrènes devraient montrer des anomalies comportementales et fonctionnelles précoces, a mis en évidence un nombre d’items certes restreints, mais qui semblent bien appuyer nos propres observations. En effet, les auteurs concluent de leurs observations, que les performances scolaires totales à l’âge de 11 ans, mesurées par le rang dans la classe, ne montrent pas de différence entre le groupe contrôle et les enfants devenus plus tard schizophrènes. Mais lorsque les performances sont examinées individuellement, apparaît un modèle de déficits prédisant la schizophrénie : les marqueurs significatifs sont superposables à nos propres descriptions :

  • la pauvreté des performances en sport,
  • la pauvreté en travaux manuels,
  • un nombre plus grand d'absences à l’école,
  • une pauvreté de l’implication dans la classe.

Si un tel examen était systématisé, ajoutent les auteurs, il permettrait de prédire, au sein de la cohorte des enfants d’un pays, un haut risque de schizophrénie chez ceux qui montrent ces anomalies neuromotrices et comportementales. Quant à la présence d’un déficit intellectuel prémorbide, aucun élément dans cette étude n’a permis de la mettre en évidence, à l’âge de 11 ans, ce que notre propre échantillon semble confirmer.

Le know how et le know what.

Il est donc remarquable que cette véritable infirmité en terme de « savoir se comporter » (know how) ne se double pas d’une infirmité en terme de « savoir argumenter » (know what). Nos aliens se montrent en effet maîtres du langage narratif et plus particulièrement des logiques discursives. Ils en usent avec une habileté rhétoricienne dans leur entreprise de reformatage de la famille.

L’intelligence au dessus de la moyenne de ces garçons[4] leur a permis de choisir un cursus universitaire[5] dont ils pouvaient espérer une aide radicale quant à leur infirmité sociale : un médecin ne trouverait-il pas réponse à tous les maux humains dans ses études ? Un juriste ne trouverait-il pas dans le Droit réponse à toutes les problèmes comportementaux en société ? Un chercheur en mathématique fondamentale, en chimie ou en informatique, un musicien, ne se mettrait-il pas définitivement à l’abri des vicissitudes du monde commun ? Durant leurs études, ils montrent donc, malgré leurs peurs et leurs signaux de désarroi, une autonomie suffisante dans leur vie quotidienne d’étudiants.

un jour, cependant, les études finissant, ils sont conduits à danser avec l’inconnu, l’extérieur radical, celui contre lequel la protection familiale est impuissante sauf à les y soustraire : la règle du jeu social. C’est alors que les ennuis commencent : littéralement affolés, mis en panique par ce surgissement d’une étrangeté qu’ils pensaient à jamais éloignée d’eux, ils se replient dans la maison familiale et, devant chaque tentative de les en faire sortir, commencent à montrer des comportements inusités associés à des discours plus ou moins délirants ou des comportements suicidaires.

Henri Grivois et la question de la coordination motrice.

Concernant ce qu’il appelle la psychose naissante, Grivois propose un modèle relevant d’une décoordination motrice qui plongerait le sujet dans la perplexité puis dans la peur. La description qu’il fait de la danse motrice entre les êtres est la même que celle évoquée par Varela autour des travaux de Stern et Fivaz :

« Nous savons que les gestes que nous accomplissons dans la réciprocité ne dépendent pas que de nous. Au cœur des rencontres interpersonnelles sommeille cette équivoque liée au caractère sensori-moteur souvent mimétique de ces incitations mutuelles. (…) Nos corps se débrouillent les uns avec les autres sans que nous ressentions le besoin de signer nos actes. »

« Les interactions motrices échappent à la conscience parce que leur durée n’atteint pas un seuil suffisant. » (Grivois 2001)

De fait, Varela, à propos des travaux de Stern et Fivaz sur les interactions précoces, remarquait que le temps nécessaire à l’émergence d’un processus global dans le SNC, c'est-à-dire « le temps nécessaire pour que l’ensemble des différentes composantes du système nerveux se rassemblent et créent l’unité de transit qui sera perçue à l’extérieur comme un acte de comportement » était « d’une fraction de seconde, voire de une demi à deux secondes. » (Varela 1998). Interaction trop brève, donc, pour que l’acte de perception consciente y contribue, mais aussi conscience inutile dans la simple mesure où cette danse interactionnelle ne la nécessite pas. Le seul processus, la seule compétence, qui s’y montre absolument nécessaire, est une capacité suffisante de synchronisation avec l’autre ; Grivois l’évoque en terme de calage sensori-moteur. Son hypothèse est que, dans la psychose naissante, on assisterait aux effets accumulés d’un « décalage » entre le sujet et les autres :

« La psychose naissante pourrait être en rapport, comme cause ou comme conséquence, avec une dérive de ce décalage sensori-moteur. » (Grivois 2001)

Grivois évoque des « troubles sensori-moteurs non perceptibles par la clinique », ce en quoi nous ne le suivons pas : en effet, une anamnèse élargie à l’enfance met toujours en évidence au minimum des problèmes d’orientation dans l’espace, des comportements surprenants, des difficultés de couplage avec les pairs. La présence constante et précoce, chez nos jeunes patients, de difficultés de coordination sociale, semble attester de ce que les troubles sensori-moteurs invoqués par Grivois sont très précocement perceptibles chez les futurs aliens ; la recherche mentionnée plus haut de Murray et coll. Le souligne très clairement.

Grivois souligne aussi « un dérèglement liminaire des rapports de réciprocité », que les mêmes niveaux d’anamnèse confirment régulièrement en terme de problèmes de synchronisation avec l’autre. Les jeux collectifs, la compétition, dont les règles leur paraissent toujours opaques ou injustes, rebutent ces enfants.

Il apparaît donc que le modèle proposé par Grivois est en tous points superposable au nôtre et réciproquement. De fait, là où nous parlons de règle du jeu social comme support majeur à une coordination sociale d'actions suffisante, Grivois évoque un autre niveau de coordinations d’actions, celui de la danse sensori-motrice. Nous ne pouvons qu’affirmer notre accord avec ce modèle en fait indissociable de celui que nous proposons : comment, en effet imaginer une quelconque coordination sociale d'actions, un quelconque know how, qui ne serait co-produit par une danse sensori-motrice suffisamment coordonnée ?[6] L’effectuation même de la règle du jeu social est cette danse sensori-motrice et cet ensemble est la communication.

Mais considérons d’abord ce qu’il en est des capacités nécessaires à une intégration suffisante de la règle du jeu social en terme de capacités logiques.

Penser : catégoriser, associer.

« Nous ne pensons que sur des modèles » écrivait Paul Valery ; nous ajouterions à cette puissante évidence qu’il nous est impossible de penser hors d’un recours constant à des catégories et des associations signifiantes stables. La construction d’un univers de pensée suffisamment stable et congruent –stabilité et congruence étant probablement les deux conditions sine qua non pour une pensée partageable– semble dépendre d’un jeu circulaire incessant entre action, perception, représentation et inter-régulation, organisé à la fois autour d’une constante hiérarchisation entre au moins trois niveaux logiques : objets, classes d’objets et classes de classes d’objets (Russell 1903), et autour d’une permanente activité de couplage associant objets, sensations, sentiments, concepts, etc., hiérarchisation et couplages montrant une stabilité suffisante.

Nous avons par ailleurs mis en évidence (Gaillard 2003) que, dans la genèse du syndrome de stress post traumatique, un des quatre facteurs toujours présent était la caractéristique inclassable de l’événement pour le sujet qui le subit ; le caractère classable ou inclassable d’un événement montre même une valeur prédictive très significative en matière d’apparition ultérieure de SSPT.

L’intégration de la règle du jeu social se mesure assez facilement à l’aune d’un niveau suffisant d’habileté à classer les messages dans la « bonne » classe et à produire des associations cognitivo-émotionnelles suffisamment partageables :

« la différence entre la taquinerie et la brimade réside dans la question, non résolue à l’avance, de savoir si la « victime » peut ou non reconnaître qu’il s’agit bien d’une blague », précise Bateson (1977).

Nos aliens montrent tous, de fait, une remarquable capacité à se prendre les pieds dans les classes : ils sont connus dans leur famille pour leurs questions et leurs remarques décalées, à côté de la plaque. Ils montrent de même une remarquable imperméabilité à l’humour : ils prennent toutes les taquineries au premier degré et s’en offusquent ou s’en attristent, ce qui ne les empêche nullement de montrer une vaste connaissance théorique de l’humour et des sentiments ; leurs écrits de jeunes adultes peuvent en effet témoigner d’un humour théorique très fin.

Le psychologue néo-piagétien Kurt Fischer avec ses structures de skills, ou « structures d’habiletés de résolutions de problèmes du sujet dans un contexte » (Fisher 1980), a mis en évidence que le développement du sujet jeune adulte connaît, dans l’espace 16 - 24 ans, une phase sensible impliquant la construction d’un accroissement de compétences en terme d’abstraction : les étapes 8, 9 et 10 de du stade 3 de développement, que Fischer nomme « appariements abstraits, systèmes abstraits et systèmes de systèmes abstraits » permettent un saut qualitatif du sujet en terme de capacité de complexification dans ses univers cognitivo-affectifs. Ce stade se superpose avec la dernière phase de myélinisation dans le cortex, en particulier dans le cerveau frontal, ce qui, remarquons-le, ne nous autorise pas à adopter un modèle causal linéaire : certes, une carence en myéline peut être responsable d’une difficulté à complexifier sa pensée, mais la neurologie a aussi montré qu’une activité suffisamment soutenue dans un domaine précis, déclenche à cet âge une production plus importante de myéline dans les réseaux concernés, par exemple le piano ou les jeux vidéo. Il n’est donc pas interdit de supposer qu’une difficulté à complexifier sa pensée puisse être responsable, le moment venu, d’une moindre myélinisation dans certains réseaux neuronaux. D’autres travaux ont mis en évidence, dans le cerveau de schizophrènes, un déficit dans la formation de dendrites (pruning), c'est-à-dire dans la richesse connective interneuronale ; il est assez probable que les capacités d’abstraction d’un sujet dépendent autant d’une richesse connectique (pruning) que d’une rapidité connectique (myéline) suffisante.

Cette période 16-24 ans peut donc se concevoir comme période sensible pour un méta-apprentissage général chez l’humain, méta-apprentissage qui semble partiellement ou totalement inaccessible à nos aliens ; il est vrai que le récit, par leurs parents et par eux-mêmes, des difficultés rencontrées dans leur enfance quant à l’usage de la règle du jeu social montre une cruelle absence des pré-requis à ce méta-apprentissage tardif. En effet, là où « dans toutes les cultures les individus réussissent à acquérir une extraordinaire habileté, non seulement pour ce qui est d’identifier simplement à quelle sorte de message appartient un message, mais aussi pour ce qui est de démêler la multiplicité des identifications de la sorte de message auquel un message appartient » (Bateson 1989), eux ne semblent jamais acquérir cette habileté commune.

Un usage suffisant de la règle du jeu social implique par nécessité une capacité à intégrer « les niveaux multiples d’apprentissage et la classification logique des signaux », soit un niveau d’abstraction intégrant les processus de distinction des modes de communication entre le soi et les autres, ainsi qu’à l’intérieur de soi. (Bateson et all. 1977). Il est remarquable que des sujets déficients légers, voire déficients moyens, manifestent ces capacités d’intégration de la règle du jeu social, il est tout aussi remarquable que ces jeunes aliens montrent à la fois des capacités intellectuelles au dessus de la moyenne et une parfaite incompétence face à la règle du jeu social.

S’orienter, se coordonner.

L’anamnèse montre systématiquement, chez ces jeunes gens, un remarquable dénuement en matière d’orientation spatiale : à huit ou neuf ans ils peuvent se perdre en allant à l’épicerie située à cent mètres sur le même trottoir que la porte de l’immeuble familial, Certains montrant une grande difficulté à intégrer les notions de droite et de gauche. Beaucoup de familles adoptent donc une stratégie protectrice de gémellisation avec un frère ou une sœur : « suis ton frère ! Et toi, tiens-le par la main ! », de telle sorte que l’incapacité d’orientation spatiale de ces enfants cesse momentanément de constituer un problème trop criant. Récemment, nous entendions un père dire sa nostalgie de l’époque bénie qui avait pris fin quand le jeune alien avait atteint ses 9 ans. En fait, 9 ans pour lui signifiait 11 ans pour son frère c'est-à-dire le passage au collège qui marquait la fin d’une gémellisation ayant jusqu’alors efficacement masqué les problèmes du puîné : l’ère des comportements erratiques, des colères, des crises d’angoisse et des grandes peurs avait commencé. D’autres parents, auxquels nous demandions si leur alien avait pris l’habitude, dans sa petite enfance, de suivre son frère, nous répondirent par la négative, la maman ajoutant une minute plus tard : « il était très jaloux de son frère, en fait c’est avec son cousin qui avait 10 jours de différence avec lui qu’il s’entendait bien… il y a des moments où il ne vivait que par son cousin ! Je lui disais ‘’arrête’’, mais il n’y avait que Romain et encore Romain ! » ; le père d’ajouter : « on aurait dit deux frères ! ». Celui-là n’avait que 15 ans lors de la consultation initiale : sa peur du monde, qui était d’une intensité surprenante, ne disparaissait que dans les moments où il se couplait avec ses quatre copains, quatre bicyclettes ou quatre paires de ski. Nous l’avons vu le masque défiguré par la terreur et le dégoût, face à une nouveauté proposée par nous, devant laquelle d’autres adolescents à qui nous le proposons de même montrent une légère surprise voire de l’amusement.

Certains schizophrènes chroniques qu’on voit errer dans le parc de l’hôpital, égarés et apparemment imperméables à toute relation, se montrent en fait très accessibles à une conversation dès lors qu’on a engagé avec eux un couplage sensori-moteur : même rythme respiratoire, mêmes gestes. Dès que le calage sensori-moteur est effectif (c’est en fait très rapide) ils semblent émerger soudain d’un univers indifférencié et, pour un instant, partagent le monde commun.

Nous avons le souvenir d’un jeune homme de 20 ans, intellectuellement brillant, qui s’était soudain enfoncé dans un univers de type hébéphrénique : au cours de certaines séances, nous lui demandions de lire quelques paragraphes d’articles pris au hasard dans La Recherche. Un soir où il montrait un ralentissement idéique et moteur extrême, nous posons sur ses genoux une reproduction d’un dessin de Escher : une maison décalée, en lui demandant de nous le décrire. Instantanément il sort de sa léthargie et nous explique par le détail et avec maestria la manière dont Escher s’y est pris pour nous plonger dans le désarroi cognitif, les perspectives biaisées, les escaliers qui montent tout en descendant, le dessus devenant le dessous comme dans un anneau de Moebius, etc. A l’évidence, l’univers décalé de Escher et l’univers décalé de notre jeune patient s’étaient calés l’un avec l’autre et, du couplage ainsi produit, avait immédiatement émergé une pensée pertinente[7].

Il y a quelques décennies, notre collègue et ami Guy Ausloos montrait à une équipe éducative aux prises avec un jeune homme psychotique qui « piquait » des colères monumentales durant lesquelles il se roulait au sol, qu’il suffisait de faire exactement la même chose que lui : hurler, trépigner et se rouler au sol, pour que le jeune homme en question émerge instantanément de sa déréliction et regagne le monde commun.

Les exemples illustrant cette question de la coordination psychomotrice sont en fait légion : les psychothérapeutes doués et pragmatiques l’utilisent « naturellement ». Karl Rogers en fit l’axe majeur de son modèle psychothérapeutique et Milton Erikson l’utilisait très souvent pour engager une transe hypnotique.

Henri Grivois propose le processus de décalage sensori-moteur comme principe explicatif et opératoire dans la psychose naissante. Il semble que cette piste soit extrêmement féconde. Plutôt que de nous perdre et de perdre nos jeunes patients dans les méandres d’une sémantique du délire, Grivois nous incite à nous focaliser, avec le sujet naissant à la psychose,  sur son expérience initiale : centralité et indifférenciation subjective :

« Va-t-on le traiter pour rien qui ne soit intelligible pour lui ? Il est urgent selon moi d’empêcher que, malgré les soins, des sentiments, des significations personnelles, des organisations mythiques et, pour finir, un délire, ne recouvrent durablement l’expérience initiale. » (Grivois 2001)

Ces jeunes aliens montrent tous ce décalage qui les réduit à la plus grande perplexité quant à la définition à donner à une chose, à un événement, une interaction ou à un sentiment qu’ils éprouvent. La plupart d’entre eux, sinon tous, montrent peu ou prou les mêmes stratégies de réduction du décalage : ils tentent de construire en force, dans leur famille, un monde totalement univoque : certains d’entre eux usent, pour ce faire, d’attitudes et de comportements proprement dictatoriaux qui les rendent insupportables à leur entourage -c’est là un des motifs majeurs de consultation- d’autres le font sur le mode éprouvé des signaux de détresse allant jusqu’aux tentatives de suicide à répétition[8] –c’est un autre motif récurrent de consultation. Il semble que les premiers cherchent à tuer le doute en transformant leur famille en machine triviale[9], alors que les seconds cherchent à se tuer pour que la voix du doute qui ne cesse de les assaillir se taise enfin. D’autre enfin, à l’intérieur de la maison familiale, réduisent les interactions au strict minimum et s’organisent dans leur tout d’ivoire.

familles à « double lien » et familles à « alien ».

Notre expérience nous conduit à proposer de distinguer entre familles « double lien » et familles « alien », en ce qu’elles semblent montrer des différences fonctionnelles notables.

Le travail avec les familles « double lien » se montre d’emblée compliqué, les symptômes les plus divers tournent d’une séance à l’autre d’un membre de la famille à l’autre ; les thérapeutes ont très rapidement le sentiment que tous, dans la famille, avancent masqués, mentent, truquent et n’ont qu’une idée en tête, manipuler l’équipe. Ce sont ces familles dont les premiers systémiciens disaient que pour elles la règle est qu’il n’y a pas de règle, jusqu’à ce que Jay Haley (1963-1993) montre qu’en fait elles obéissent rigoureusement à une règle très contraignante, qu’il a énoncé en cinq points :

- aucun membre de la famille ne qualifie ses propres communications.

- chacun disqualifie les communications d’autrui.

- personne n'est disposé à déclarer le leadership en son propre nom : les motivations des initiatives des individus sont rapportées à quelque chose d'extérieur à eux-mêmes.

- les alliances déclarées sont impensables : quand elles sont observables à un certain niveau, elles sont niées à un autre niveau.

- le blâme pour ce qui va mal est refusé.

Ainsi, la famille Martin dont le garçon, 25 ans, se déclare aux thérapeutes « schizophrène bipolaire », d’entrée de jeu et avec un grand sourire. Sur les six enfants, il est le seul supposé aller mal ; à la première séance sont présents les parents et deux enfants mais, comme dans un feuilleton bien réglé, à chaque nouvelle séance apparaîtra un nouvel enfant dans un état toujours plus désastreux que le précédent. Tous ces enfants avaient été préalablement décrits se portant comme des charmes. L’anamnèse avait montré que le couple parental fonctionnait déjà ainsi avant la naissance des enfants.

Il est devenu clair pour nous que ces familles ne savent pas « jouer » autrement et que les cinq points de la règle de Haley sont autant de supports précieux dans le travail thérapeutique. Les thérapeutes doivent, pensons-nous, apprendre ce langage pour, s’y appuyant, peu à peu le subvertir.

Le travail avec les familles « alien » ne donne pas du tout aux thérapeutes ce sentiment de truquage et de manipulation ; tout au plus pouvons-nous penser avoir affaire à des familles un peu closes, dont le réseau familial et social est souvent très réduit, que ce soit le fait de décès dans la famille ou d’un mythe de couple introversif. La demande des parents n’est teintée d’aucune ambiguïté et la fratrie se montre d’emblée disposée à collaborer. Il n’y a pas de surprises anamnestiques comme c’est quasiment la règle avec les familles « double lien » et si, parfois, des secrets de famille émergent, ils ne faisaient pas l’objet d’un « giocco sporco »[10] de la part de « sachants » à l’encontre « d’ignorants ». Ce sont de fait des familles où la communication est réduite, où la tonalité émotionnelle est assez élevée, bien que sur un mode différent des familles double lien (leur stress est « silencieux » !) et où on métacommunique très peu, mais qui apprennent à le faire lorsque les thérapeutes les y encouragent sur un mode suffisamment empathique et ludique. Nous dirions que ce sont des gens qui apprécient d’être appréciés par les thérapeutes et avec lesquels il est agréable de travailler, même si les enjeux de la thérapie sont extrêmement sérieux puisqu’il s’agit d’ouvrir des portes vers la vie commune à un jeune adulte en grand danger d’exclusion radicale par chronicisation schizophrénique.

Ainsi la famille Durand : parents discrets et attentifs d’un alien et de deux enfants bien engagés dans la vie (diplômés, mariés, travail valorisant). Dès la première séance, un des enfants évoque les difficultés communicationnelles au sein de la famille et prend l’exemple d’un cancer pour lequel leur père a été soigné, sans que les enfants en aient été informés, le père s’en étonnant car il avait le sentiment d’en avoir parlé de temps à autre, brièvement il est vrai, car il ne souhaitait pas inquiéter les enfants. Et dès cette première séance, s’agissant de la tentative de suicide de leur fils, le père nous apprend qu’il a lui même fait deux TS au même âge. Il n’en avait jamais parlé à ses enfants jusqu’à la TS de son fils où, là, il avait senti la nécessité de s’en ouvrir à tous. Ces niveaux d’élaboration sont totalement inenvisageables avec une famille « double lien ».

La famille Dupont (parents discrets et attentifs), elle aussi titulaire d’un alien, nous a montré un schéma identique : la mère étant atteinte d’un cancer d’emblée diagnostiqué comme fatal à court terme, les parents en avaient gardé le secret pour préserver les enfants, jusqu’à ce que, quinze jours plus tard, on leur dise qu’il s’agissait d’une erreur et que sa tumeur était parfaitement opérable. Le génogramme des Dupont était constellé de carrés et de ronds barrés d’une croix : c’est en mourant que la famille élargie avait fait le vide autour d’eux.

 

Bateson, la génétique et la transcontextualité :

Bateson n’a évidemment pas écarté une possible dimension génétique de la schizophrénie. Le fait qu’il soit le fils d’un des plus grands généticiens du début du 20ième siècle n’est peut-être pas indifférent quant à la finesse de son approche, le fait aussi qu’il soit un logicien de très haut niveau. Ainsi, concernant la génétique de la schizophrénie, Gregory Bateson se montre très respectueux de la complexité de la question en écartant d’emblée l’hypothèse d’un gène de la schizophrénie, ce en quoi nous savons que des généticiens comme Arnold Munich ou Henri Atlan le suivent très fermement (Munich 2001) (Atlan 1991).

Bateson note que sa théorie du double lien n’établit pas de distinction entre les sous-espèces que sont la schizophrénie, l’humour, l’art, la poésie, etc.. Rien dans sa théorie du double lien ne peut en effet permettre de prédire si un individu deviendra humoriste, poète, chercheur de talent ou schizophrène, ou s’il deviendra une combinaison de tout cela, Albert Einstein et Evariste Galois n’en sont pas les seules illustrations.

« Nous n’avons jamais affaire à un unique syndrome, mais à un « genre » de syndromes, dont la plupart ne sont pas habituellement considérés comme pathologiques. » (Bateson 1977)

A travers l’observation clinique des modes de communication présents dans certaines familles comportant un membre schizophrène, Bateson cherche alors à mettre en évidence le trait logique qui serait susceptible de supporter l’ensemble de ces destins, de chercheur de haut niveau à schizophrène. Il lui apparaît que beaucoup des familles comportant un membre schizophrène, « adoptent toujours (ou du moins souvent) une « double perspective » face aux objets et aux événements :

« Une feuille qui tombe, le salut d’un ami, ‘’une primevère au bord de l’eau’’, ne sont jamais ‘’seulement ceci et rien d’autre’’ » (Bateson 1977)

Cette capacité particulière, il la nomme transcontextualité :

« Il doit naturellement y avoir des facteurs génétiques dans l’étiologie des syndromes transcontextuels ; il agissent, probablement, à des niveaux de notre personnalité plus abstraits que ceux où notre expérience joue. Ainsi, les facteurs génétiques pourraient déterminer la capacité d’apprendre à devenir transcontextuel où, à un niveau encore plus abstrait, la capacité d’acquérir cette capacité (idem pour la résistance à cette capacité). » (Bateson 1977)

Cette capacité à adopter une double perspective peut, ajoute-t-il, se constituer comme un don et enrichir la vie de son titulaire, comme elle peut générer un univers confusionnel et appauvrir la vie de son titulaire. Nous ajouterions qu’elle peut ouvrir chez les uns à une forme d’adaptabilité joyeuse, comme, chez les autres, à un univers de sables mouvants ou de chaos terrorisant.

 

Psychose naissante, centralité et indifférenciation subjective.

La statistique mondiale donne une moyenne de 1 % de schizophrènes répartis dans le monde entier, qui émergent à la schizophrénie, en moyenne toujours, entre 16 et 25 ans.

Nous ne reviendrons pas sur l’historique du concept de schizophrénie, entièrement construit autour de l’observation de sujets hospitalisés et parfaitement chronicisés, que pour souligner après Grivois (Grivois 2001) qu’une observation de la psychose naissante y est cruellement absente.

De fait, les deux « symptômes » par lesquels un sujet émerge à la psychose : la centralité et l’indifférenciation subjective, ont dans un premier temps été décrits mais noyés dans un luxe de détails (tous les psychopathologistes de notre génération ont été abreuvé des descriptions Kraepeliniennes et Bleuleriennes[11]) ; dans un second temps, le DSM les fait purement et simplement disparaître (mini-DSM4 1996).

Nous les avons repris dans un précédent travail (2003) d’un point de vue pragmatique, comme réducteurs de complexité, solutions tentées par les sujets « double lien » de s’arracher à un univers dans lequel tous les protagonistes s’appliquent à ne jamais définir la relation, un univers dans lequel il est impossible de savoir qui parle à qui. Un sujet centralisant résout le problème en décidant que tout message, de qui que ce soit, s’adresse à lui.

Dans la mesure où les aliens montrent la même centralité dans la phase « psychose naissante », nous devons accepter ceci que leurs difficultés de calage sensori-moteur et d’intégration de la règle du jeu social sont susceptibles, à elles seules, de les jeter dans le même univers indéterminé que le jeu double lien, dès lors qu’ils sont confrontés avec l’extérieur, c'est-à-dire un univers dans lequel le cordon sanitaire familial n’offre plus aucune protection. Grivois (2001) signale fort justement le surgissement préalable et fréquent d’une bouffée de peur confinant à la terreur. Il est vrai que la peur avait accompagné ces enfants tout au long de leur jeune existence : nous avons vu que, pour peu qu’on y prête attention, l’anamnèse la met facilement en évidence chez la plupart d’entre eux, dès le plus jeune âge.

Une difficulté dans la recherche clinique : la modélisation des séquences perçues pathologiques.

Comme cela est toujours le cas, lorsqu’un concept est supposé définir une attitude ou un comportement fou, il apparaît que cette attitude ou ce comportement est aussi repérable à divers degrés, dont la plupart sont jugés normaux, dans l’ensemble de la population :

  • Ainsi, de la centralitéqui n’est qu’une déclinaison radicale de l’autoréférence, caractéristique universelle de l’humain que Maturana et Varela (1989, 1994) ont superbement décrite en terme de clôture opérationnelle comme base de l’auto-production du vivant et dont Atlan nous a offert une démonstration élégante et puissante avec le modèle auto-organisationnel ; la plupart des grands penseurs du fonctionnement humain, pêle-mêle Kant, Hume, Leibniz, Freud, Piaget… se sont heurtés à cette caractéristique autoréférentielle – auto-organisationnelle de l’humain.
  • Ainsi de l‘indifférenciation subjective qui n’est qu’une déclinaison radicale des logiques d’appartenance propres à tout groupe suffisamment stable et dont le communautarisme et la xénophobie sont des illustrations récurrentes. Les thérapeutes systémiciens ont développé un modèle identité-appartenance, associé à trois concepts clés : mythe, norme et rituel, qui montre une efficacité très appréciable dans le travail avec les familles, les couples et les institutions (Neuburger 1995, Gaillard 1999).

Des différences entre l’univers double lien et l’univers alien n’apparaissent qu’à partir de la prise en compte de deux remarques :

  • les familles double lien se montrent systématiquement adeptes des giochi sporchi chers à Mara Selvini et obéissent tout aussi systématiquement à la règle de Haley qui, du point de vue de l’observateur, les rend très peu fiables ;
  • les familles alien se montrent d’emblée fiables, sur un mode voisin de ce que montrent les familles à transaction anorectique (Selvini 1990, Gaillard & Clément 1998) ;
  • Si dans les deux cas un ou plusieurs membres de la famille montre souvent une faculté certaine à transcontextualiser et si, de même, le candidat aux comportements schizophréniques montre des difficultés précoces face à la règle du jeu social, les jeux familiaux qui en émergent sont assez différents :
    • dans les familles double lien, tous participent rapidement à la mise en œuvre et l’amplification de la règle de Haley ; les maladresses et les appels au secours du candidat sont alors autant d’occasions double lien.
    • Les familles alien semblent se caractériser par la mise en œuvre précoce et l’amplification d’un cordon protecteur autour de l’enfant dont les maladresses et les appels au secours ne conduisent pas à sa stigmatisation mais à son hyperprotection.

Quoi qu’il en soit, il reste que de nombreux aliens ne sont jamais étiquetés schizophrènes, pour la simple raison que, nonobstant leurs réelles incompétences dans la règle du jeu social et leur peur du monde, leur remarquable faculté de transcontextualité les a conduit sur d’autres voies. Si nous projetons un regard périphérique autour de nous-même, nous distinguons facilement quelques aliens parmi nos amis : l’un, disparu trop tôt de maladie, était un des physiciens les plus brillants de sa génération, un autre est une vedette du show-biz, quelques autres sont de bons psychothérapeutes et tous se montrent, avec nous en tout cas, d’excellents amis !

Vers une prophylaxie des comportements alien ?

Les travaux de Grivois, de Cannona et Murray, autant que les nôtres semblent mettre en évidence, chez ces candidats aux comportements schizophréniques, une difficulté précoce à opérer un calage sensori-moteur suffisamment stable avec leur environnement et à co-produire la règle du jeu social. Il s’agit donc d’un facteur de vulnérabilité en terme d’émergence psychotique.

Ces difficultés offrent l’avantage d’être précocement observables : elle ouvrent ainsi, dès lors qu’on les prend en compte, des pistes intéressantes à la recherche psychothérapeutique, tant en termes de prévention qu’en termes de soins.

Références bibliographiques

  1. Atlan H., Koppel . Les gènes programme ou donnée ? Le rôle de la signification dans les mesures de la complexité. In Fogelman-Soulié F. sous dir. Les théories de la complexité : autour de l’œuvre d’Henri Atlan. Paris. Seuil. 1991.
  2. Bateson G. Vers une écologie de l’esprit. Paris. Seuil 1977.
  3. Cannona M., Jonesa P., Matti Huttunena M., Murray R. : « School performance and later schizophrenia in a finnish birth cohort ». In Schizophrenia Research, vol. 24, Mars 1997, Pages 247-248
  4. Dupuy J-P. Convention et common knowledge, Revue économique n° 2. Paris. 1989.
  5. Fisher K. W. A theory of cognitive development : the control and construction of hierarchy of skills (Psychological Review 1980.) In Bideault, Houdé, Piedinelli : L’homme en développement. Paris. PUF, 1996.
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  7. Gaillard J-P. L’éducateur spécialisé, l’enfant handicapé et sa famille. Paris. ESF éditeur. 1999 (réédition revue et augm. 2008).
  8. Gaillard J-P. Choc traumatique et mémorisation : débriefing et débriefing différé. Une approche clinique et théorique de l’ESA et de l’ESPT. Revue Française de Psychiatrie et de psychologie Médicale. Décembre 02, tome VII n° 61. 2002.
  9. Gaillard J-P. Apprendre et désapprendre la schizophrénie: éléments théoriques et techniques pour de nouvelles pratiques en thérapie de la schizophrénie. Perspectives psychiatriques Vol. 42 n°3 juillet-septembre 2003, pp 171-250.
  10. Gaillard J-P. Sur le façonnement psychosociétal en cours : enjeux psychothérapeutiques et éducatifs. Revue Thérapie Familiale, vol. 28 n°4 - 2007.
  11. Goffman, Erving : Les rites d’interaction. Paris, Minuit. 1972
    Goffman, Erwing: La mise en scène de la vie quotidienne (2 vol.). Paris, Minuit. 1973
  12. Grivois H. Tu ne seras pas schizophrène. Les empêcheurs de penser en rond. Paris. 2001.
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  14. Lebovici S. : Le nourrisson, la mère et le psychanalyste. Le centurion, Paris. 1983
  15. Lebovici S. : La théorie de l’attachement et la psychanalyse contemporaine. Psychiatrie infantile XXXIV, 2, 309-340. 1991
  16. Moisseeff M. : « Alien, ou le retour d’un mythe polynésien » in La pensée sauvage – juillet-août 2003.
  1. Montagner H. : l’attachement O. Jacob, Paris. 1988
  2. Montagner H. Ethologie de l'enfant, (Objectifs et programme de recherche du groupe pluridisciplinaire de l'Université de Besançon), Volume 1, numéro 1, avril 1982
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  2. Neuburger R. le mythe familial. Paris. ESF éditeur. 1995.
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  5. Selvini-Palazzoli M, Boscolo L, Cecchin G, Prata G. Paradoxe et contre-paradoxe. Paris. ESF éditeur. 1978.
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  7. Singer M.T., Wynne L.C.: Throught disorder and family relations of schizophrénics (I, II, III et IV) Archives of general psychiatry 9, 9, 12 et 12. 1963/1965
  8. Singer W. Synchronisation neurale et représentations mentales, Pour la science n° 302 décembre 2002, pp. 74-79. 2002.
  9. Stern D-N : Le monde interpersonnel du nourrisson. PUF, Paris. 1989.
  1. Stern D-N : Le désir d’intersubjectivité. Pourquoi, comment ? / Fivaz-Depeursinge E. : La communication intersubjective du bébé dans le triangle primaire. In Psychothérapies n°4, 2005
  2. Varela F. Autonomie et connaissance. Paris. Seuil. 1989.
  1. Varela F., Maturana H. L’arbre de la connaissance. Paris. Addison Wesley France. 1994.
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  3. Von Bertalanffy L. Théorie générale des systèmes. Paris. Dunod. 1968.

 Notes :

[1] Voir aussi le très bel article de Marika Moisseeff « Alien, ou le retour d’un mythe polynésien » (in La pensée sauvage – juillet-août 2003).

[2] A laquelle je préfère le terme « aliénisation », plus processuel.

[3] Concernant les 8-11 ans, parmi les modes de régulation que nous avons tenté, ceux qui se montrent régulièrement les plus efficaces sont ceux qui ont été inventés à l’intention des enfants autistes, tels que les scénarios sociaux : le travail avec eux et leurs familles ne fera pas l’objet du présent article.

[4] Ils sont de fait en très grande majorité dans notre échantillon.

[5] Ceux que nous rencontrons à l’hôpital, en général de parents ouvriers ou employés, disposent eux aussi d’un diplôme : leurs études ont été bonnes.

[6] Nous ne nous posons plus, à ce propos, la question de savoir comment il se fait que la musique et le rythme soient des objets si profondément ancrés dans l’ensemble des sociétés humaines quelles qu’en soient les formes : nous pensons qu’ils sont des synchronisateurs, des articulateurs sensori-moteurs fondamentaux, intra-groupe, interindividuels et intra-individuels.

[7] Ce jeune homme a retrouvé une vie normale, non pas grâce à nos soins mais à ceux de l’équipe de Jean Oury, à la clinique de Laborde.

[8] Nous avons ainsi connu une jeune fille, musicienne de talent, dont le nombre de TS devait avoisiner la cinquantaine.

[9] Une machine triviale est une machine qui ne montre qu’un état : il suffit d’en maîtriser les intrants pour en connaître les extrants.

[10] Terminologie Selvinienne dont la traduction littérale est « tour de cochon ». Cf. Les jeux psychotiques dans la famille. ESF éditeur.

[11] Pour ce qui nous concerne, le cours du Pr. Volmat, Faculté de médecine de Besançon, 1967.

 

 

Sites de recherche et réflexion systémique à consulter régulièrement :

IS3G

L’Institut Systémique 3ième Génération s’est donné pour tâche de former les thérapeutes du 21ième siècle, capables d’aborder les changements radicaux d’ores et déjà visibles dans les fonctionnements familiaux, institutionnels et individuels, liés à la mutation sociétale en cours. L’IS3G offre une formation longue à qui souhaite acquérir une formation complète de thérapeute systémicien. Il est basé à Strasbourg, mais intervient dans toutes les villes rassemblant un groupe de postulants de dix personnes au moins.
les journées d'étude et les formations, sur : www.frieh-bungert.fr

MCX-APC

Le réseau « Intelligence de la Complexité » est soutenu et organisé par deux associations-sœurs : l’Association Européenne pour la Modélisation de la Complexité (MCX) et l’Association pour la Pensée Complexe (APC), toutes deux présidées par deux complices de toujours : le Pr. Jean-Louis LE MOIGNE pour la première et le Pr. Edgar MORIN pour la seconde, deux références mondialement incontestées dans les registres de la pensée complexe.
Le site web MCX est une véritable mine d’or en matière de références bibliographiques. En outre, MCX-APC organise chaque année un Grand Débat réunissant les chercheurs les plus innovants en la matière : vous disposez dans ce site d’un échantillon vidéo de ces Grands Débats (MCX GRAND DEBAT 2006).

IDRES

L’IDRES, créé et animé par Jacques BEAUJEAN, est un site dédié aux praticiens de la systémique, thérapeutes, mais aussi tous les travailleurs sociaux concernés par cette approche. Sa particularité et son extrême richesse tient à ce qu’il offre une énorme quantité d’articles in extenso et qu’il est un site wiki totalement interactif. A visiter régulièrement, donc. L’IDRES, basée à Liège (Belgique), est aussi un institut de formation à l’adresse de qui souhaite acquérir une formation complète de thérapeute systémicien.

SICS

La Société Internationale des Conseillers de Synthèse, crée et animée par Armand BRAUN, offre un site de prospective et de réflexion économico-sociétale de grande valeur. Le site SICS dispose d’une riche bibliothèque, à consulter régulièrement.

 

Projet d'établissement 2002 du CNRS français :

"S'attacher à la complexité (…) c'est reconnaître que la modélisation se construit comme un point de vue pris sur le réel, à partir duquel un travail de mise en ordre, partiel et Ccntinuellement remaniable, peut être mis en œuvre"